La voix de la jeunesse, comme un écho trop faible, trop lointain, n’atteignait pas les vénérables oreilles atteintes d’une surdité héréditaire… Combien de temps devrait-elle encore se désespérer ? Ce monde de demain, qu’on lui annonçait rempli de défis incroyables à relever, voulait-on vraiment lui en donner les clés ? Dans un monde coupé en deux, un gouffre semblait désormais séparer ceux qui décidaient de ceux dont la vie dépendait de leurs décisions. Des milliers de jeunes avaient alors choisi, telles de petites fourmis, d’unir leurs corps pour former une immense passerelle. Ils s’avançaient avec leurs inquiétudes, leurs espoirs, et tant de questions demeurées sans réponse. C’est alors que du gouffre surgirent nombre de prédateurs. Les uns cherchaient à diviser leurs rangs, les autres à détourner leur colère ou à s’en emparer. Bien peu se souciaient des êtres qui tenaient là, les uns contre les autres, au-dessus du vide. La fragile passerelle était ballottée, tiraillée. Ceux qui la composaient sentaient leurs forces diminuer, sans être pour autant davantage écoutés.
— De l’argent ! criaient certains.
— Nous n’en avons point, répondaient les vénérables bouches.
— Des moyens ! réclamaient d’autres.
— Nous vous avons déjà donné ceux que nous avions, répondaient encore les vénérables bras.
— De la dignité, de l’attention, des soins, un avenir !
À force d’appeler, les voix s’enrouaient. Un jeune reprenait son souffle, les yeux levés vers l’autre rive. Attendait-il encore une réponse ?
Je pensais à tout ce qu’il avait fallu pour qu’il soit là : des mains pour accueillir sa naissance, des nuits à veiller sur son sommeil, des années à l’aider à grandir. Que devenait cette attention au moment où il cherchait sa place parmi nous ?
Les vénérables cœurs, eux, s’étaient depuis longtemps desséchés à la chaleur du pouvoir. On parlait de coûts, de chiffres, d’équilibres à préserver. Les vies auxquelles ils correspondaient semblaient devenues lointaines. Pourtant, veiller sur la vie, c’était aussi protéger cette jeunesse, prendre soin de sa santé, de son éducation, lui permettre d’envisager demain. Ces jeunes étaient les enfants que nous avions un jour tenus dans nos bras. À quel moment leur avenir avait-il cessé de nous engager ?
Que faudrait-il donc pour que les mains tendues rencontrent enfin d’autres mains ? On ne pouvait demander à cette jeunesse de porter seule la passerelle et le poids de son avenir. Des hommes et des femmes de bonne volonté existaient de part et d’autre. Beaucoup souffraient des mêmes maux que leurs enfants. Ils rentraient le soir avec leurs propres inquiétudes, la fatigue d’un quotidien âpre, et ce sentiment douloureux de ne plus savoir comment les aider. Eux aussi cherchaient une prise, quelque chose de solide auquel se tenir.
Je pensais à ces mains, à tout ce qu’elles pourraient encore soutenir si elles trouvaient où se rejoindre.
Au XXIe siècle, en France, dans un pays pourtant encore riche, comment pouvions-nous laisser tant d’êtres se sentir ainsi démunis ?
Cette vie si fragile, pourquoi avions-nous tant de mal à en prendre soin ?